Des épées à louer

Y’a des trucs dans l’histoire qui semblent inventés pour la fiction. Le condottiere en fait partie. Le mot vient de condotta, le contrat. C’est le chef d’une compagnie de mercenaires, celui qui signe, engage ses hommes et répond de leur comportement sur le terrain. La Renaissance italienne en a produit des dizaines, de toutes sortes : anciens nobles désargentés, aventuriers montés en grade, princes qui louaient leur épée pour renflouer de minuscules seigneuries coincées entre Milan et Venise.

Ce qui frappe, c’est la logique économique de la chose. Ces types ne font pas la guerre pour des idéaux, ils la font pour de l’argent. Les condotta sont des contrats détaillés : durée, montant, nombre d’hommes, conditions de renouvellement. Certains sont à durée déterminée, d’autres prévoient une mise à disposition en temps de paix. Entre deux engagements, les compagnies se retrouvent désœuvrées et louent leurs services au suivant. Ce qui explique en partie pourquoi l’Italie médiévale a été le théâtre de conflits quasi permanents : les condottieres avaient tout intérêt à prolonger les guerres, voire à en créer.

Autre détail savoureux : entre eux, ils s’épargnaient. Les prisonniers faits au combat étaient généralement renvoyés sans rançon. Le vrai profit venait du client, pas de l’adversaire. C’était un milieu professionnel avec ses codes, ses usages et ses intérêts bien compris. Ce n’est pas qu’ils manquaient de violence, c’est qu’ils géraient leur violence comme un capital.

Quelques noms pour s’orienter. Bartolomeo Colleoni, qui passa sa carrière à changer de camp entre Venise et Milan et dont Verrocchio a fait une statue équestre restée au canon de l’art de la Renaissance.

Frédéric III de Montefeltro, duc d’Urbino, prince humaniste et mécène fastueux, dont la bibliothèque était la plus importante collection de manuscrits de son époque. Sigismond Malatesta, son voisin de trente kilomètres à peine, tyran sanguinaire et bâtisseur mégalomane qui fit ériger un temple à sa propre gloire à Rimini. Tous les deux bâtards de petits seigneurs, tous les deux condottieres. Jean des Bandes Noires, dernier grand capitaine de la lignée, mort à vingt-huit ans.

Et puis Sir John Hawkwood, Anglais devenu Giovanni Acuto en Italie, qui a servi Florence et dont Uccello a peint le monument funèbre dans la cathédrale Santa Maria del Fiore. Parce que les condottieres ne sont pas que des Italiens : Allemands, Catalans, Albanais, Corses, ils viennent de partout.

Ce qui intéresse pour du jeu de rôle, c’est moins les batailles que les interstices : la négociation du contrat, le camp entre deux guerres, les trahisons calculées, les alliances matrimoniales qui enjambent des décennies de conflits. C’est un monde où la loyauté est contractuelle, la violence professionnelle et l’identité sociale construite coup par coup. Je verrais bien ça dans un flashback de Nephilim, un personnage qui aurait traversé la Renaissance italienne dans la peau d’un capitaine, avec tout ce que ça suppose de mémoires et de rancœurs accumulées.


Commentaires

2 réponses à « Des épées à louer »

  1. Hum, ils me rappellent certains mercenaires du livre « Câblé » de Walter John William…
    Article très intéressant !

  2. Chacun d’un mérite un film.

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