Alcibiade, ou le problème du meilleur perso du monde

Y’a des personnages historiques qui sont tellement chargés qu’on sait pas quoi en faire. Alcibiade, c’est un peu ça.

Récap rapide pour ceux qui auraient zappé les cours d’histoire. Athènes, Ve siècle avant notre ère. Alcibiade, c’est le gamin prodige adopté par Périclès, disciple (et amant occasionnel) de Socrate, général brillant, orateur de génie, bisexuel assumé, provocateur professionnel, et probable destructeur de son propre camp. Il passe sa vie à trahir tout le monde dans l’ordre : Athènes, Sparte, les Perses, les Perses encore, Athènes encore. Il meurt assassiné en Phrygie par des gens qu’il a probablement vexés, un poignard à la main, entouré d’hétaïres. C’est pas un perso de jeu de rôle, c’est une campagne entière.

D’où le problème.

Parce qu’Alcibiade, si tu l’utilises directement dans une partie set en Grèce antique, t’as deux options. Soit les joueurs interagissent avec lui en PNJ et il leur vole la vedette sans effort. Soit un joueur joue Alcibiade et il passe son temps à expliquer aux autres pourquoi leur perso est moins intéressant que le sien. Dans les deux cas, c’est compliqué.

Alors est-ce qu’on fait une campagne Grèce antique juste pour l’utiliser ? Honnêtement, pourquoi pas. La guerre du Péloponnèse, c’est un bac à sable politique fascinant : Athènes contre Sparte, la démocratie contre l’oligarchie, les satrapes perses qui jouent tout le monde contre tout le monde, les expéditions ratées, les trahisons en cascade. L’Expédition de Sicile à elle seule, c’est un scénario en kit : une armée immense envoyée sur un coup d’ego, un général rappelé en plein milieu pour un procès bidon, et la catastrophe qui suit logiquement. Si t’as des joueurs qui aiment la politique et l’intrigue, c’est du tout cuit.

Mais si la Grèce antique, c’est pas votre truc, alors Alcibiade devient une source. Un gabarit.

Ce qui le rend jouable, c’est pas sa période historique. C’est sa structure : gamin de bonne famille qui a tout pour lui, une intelligence au service de lui-même d’abord, une loyauté qui va exactement aussi loin que ses intérêts, une capacité à se retourner contre les siens sans vraiment trahir ses valeurs parce que ses valeurs, c’est lui. Ça marche en Grèce antique, en 1914, dans un space opera, dans un jeu d’espionnage. Le personnage qui change de camp pas par cynisme mais par cohérence avec lui-même, c’est une de ces architectures qui tient partout.

Quelques morceaux directement récupérables : l’anecdote de la queue du chien (il la coupe pour que les Athéniens parlent de la queue de son chien plutôt que de lui, c’est ça un type qui comprend les médias), le coup de l’ostracisme truqué en coalition avec son ennemi pour éliminer un tiers, la scène finale avec le poignard et les javelots dans la nuit phrygienne.

Alors : Grèce antique ou adaptation ? Les deux sont valides. La Grèce antique, si vous êtes prêts à assumer le contexte. L’adaptation, si vous voulez juste le moteur du personnage sans le décor.

Et si vous cherchez une lecture, la biographie de Jacqueline de Romilly, Alcibiade ou les dangers de l’ambition, fait très bien le travail. Courte, lisible, pas universitaire pour deux sous.


Commentaires

2 réponses à « Alcibiade, ou le problème du meilleur perso du monde »

  1. En lisant le résumé de sa vie, je me suis dit qu’il a dû servir de source à Talleyrand, qui dans le genre concentré de talent pur et capacité de trahison au service de sa propre survie, n’était pas mal non plus.
    À l’occasion il faudra que je creuse ce personnage, il a l’air intéressant. Merci pour la découverte !

    1. Oui, Talleyrand est aussi un bel exemple de saloperie (ou de salaupitude). Mais il est dans une autre catégorie. Il a quand même servi beaucoup les intérêts de la France, parfois en changeant de coté, mais quand même assez brillamment.
      Là où Alcibiade trahit par fidélité à lui-même (il sert qui le sert, point), Talleyrand trahit des régimes, jamais vraiment le pays. Il traverse l’Ancien Régime, la Révolution, l’Empire et la Restauration en gardant un seul fil directeur : l’équilibre européen et les intérêts français sur le long terme. Le congrès de Vienne, où il négocie depuis la position d’un pays vaincu et arrache quand même une place à la table des vainqueurs, c’est sans doute son chef d’œuvre.
      Donc oui, ça creuse, et ça mérite. Le mec qui a traversé six régimes différents en restant à peu près toujours au pouvoir, ça a aussi des allures de campagne entière à soi tout seul.

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