Cette saloperie de SEO, et le jour où on s’en débarrassera peut-être

S’il y a bien un truc qui me met dans une position bizarre depuis quelques années c’est le SEO1. En tant qu’animateur multimédia, je dis aux stagiaires que le SEO, c’est important. Que s’ils veulent que leur site soit vu, faut bosser les mots-clés, la structure, les balises. C’est le discours qu’on attend de moi et il est pas faux, dans l’absolu. Sauf qu’en vrai, perso, je trouve que c’est de la merde en boîte.

Je viens de lire un article sur ce qu’on appelle maintenant la sloptimisation. Le principe est simple : au lieu d’écrire pour Google, on écrit pour les bots qui nourrissent ChatGPT et consorts2. Shopify aurait publié une soixantaine d’articles classant les plateformes e-commerce, et devinez qui arrive systématiquement premier dans ces classements. Les robots crawlers passent, aspirent le contenu, et hop, ChatGPT répond « Shopify » dès qu’on lui demande la meilleure plateforme de vente en ligne. Mêm’pas besoin que ce soit vrai. Juste besoin que ce soit présent, répété, formaté pour ressembler à une réponse.

Et là, forcément, je pense à scriiipt. On est une niche, nous, les jeuderôlistes3. Une vraie. Le jeu de rôle sur table, même avec l’engouement récent, même avec des gens de plus en plus curieux qui en entendent parler sans savoir exactement ce que c’est, ça reste un public pas nombreux comparé à n’importe quel sujet grand public. Et j’aimerais bien que ce cercle s’élargisse un peu. Sincèrement. Y’a sûrement des gens qui adoreraient ça (le jeu de rôle) et qui le savent juste pas encore.

Sauf que. On ne SEOtise rien sur scriiipt. On ne référence pas certains de nos articles. On structure pas pour les moteurs, on pense pas aux mots-clés, on flatte aucun bot. Et à vrai dire, on oublie même souvent de partager nos propres textes sur les réseaux une fois publiés. Genre littéralement, l’article sort, et puis on passe à autre chose. Donc si on regarde froidement ce qu’on fait concrètement pour toucher ces curieux qu’on dit vouloir toucher, la réponse c’est : rien. Ou presque rien. On voudrait que le cercle s’élargisse, mais on agit exactement comme des gens qui voudraient surtout pas qu’il s’élargisse.

Au début, les bots, je les voyais comme ça… mais en fait non, c’est pas ça du tout.

Le truc qui m’a glacé dans l’article sur la sloptimisation, c’est cette histoire de « plus grand journaliste mangeur de hot-dogs du monde ». Un faux billet de blog, publié comme une blague, et en 24 heures ChatGPT l’avait digéré et recraché comme un fait. Même quand l’auteur a précisé que c’était de la satire, certaines IA ont continué à le prendre au sérieux. C’est un système qui marche au volume et à la répétition, pas à la vérité ni à l’intention de celui qui écrit. Et c’est là le nœud du problème pour nous : la seule manière efficace de toucher du monde aujourd’hui, c’est de jouer ce jeu-là, au moins un peu. Et nous, on n’en veut pas. Pas par posture, juste parce que ça nous fait chier et que ça dénaturerait ce qu’on fait.

Alors on est coincés entre deux trucs qui se contredisent et qui vont continuer à se contredire, je pense, sans qu’on tranche jamais vraiment. D’un côté, l’envie que plus de monde découvre ce que le JDR peut offrir. De l’autre, le refus complet d’utiliser les méthodes qui permettraient concrètement d’y arriver. Et entre les deux, pas de solution miracle, juste le statu quo : on continue à écrire comme on écrit, sans référencement, sans partage systématique, en espérant un peu confusément que ça suffira, tout en sachant très bien que statistiquement, ça suffit pas.

Y’a cette chercheuse de Harvard, Shuwei Fang, qui parle d’ »information liquide » : l’idée que le contenu écrit n’est plus vraiment destiné aux humains qui naviguent de site en site, mais aux crawlers qui filtrent tout ça pour nous via les chatbots.

Et le CEO de Cloudflare (Matthew Prince) a sorti un chiffre qui fait réfléchir : le trafic généré par les bots a dépassé le trafic humain sur Internet. Si c’est vrai, alors les gens qu’on voudrait toucher passent de moins en moins par des chemins qu’on pourrait croiser sans jouer le jeu des machines. Ce qui rend notre contradiction encore plus inconfortable : plus le temps passe, plus la route vers ces curieux qu’on dit vouloir atteindre devient une route qu’on refuse de prendre.

On est gratos, on vend rien, et on cherche absolument pas à devenir célèbres ou adulés. On s’en bat le steak de la notoriété pour la notoriété. Mais ça résout pas la question de fond. Parce qu’on peut très bien vouloir ni vendre ni être célèbre, et vouloir quand même que le travail qu’on fait croise plus de monde. Les deux sont pas contradictoires en soi. Ce qui est contradictoire, c’est de le vouloir et de rien faire qui aille concrètement dans ce sens.

Je sais pas si on va un jour trancher cette histoire, sur scriiipt. Je sais pas si dans cinq ans on continuera à se dire qu’on aimerait élargir le cercle tout en faisant scrupuleusement l’inverse. Peut-être que oui. Peut-être que cette contradiction-là, on va juste apprendre à vivre avec, parce que les deux branches comptent autant l’une que l’autre et qu’on a pas envie de sacrifier ni le plaisir d’écrire sincèrement, ni l’espoir vague que ça touche plus loin que prévu.

  1. SEO ou Search Engine Optimisation : Le SEO, à la base, c’était une idée simple.
    Vous écrivez un article. Vous lui donnez un titre. Vous expliquez clairement de quoi ça parle. Et comme ça, quand quelqu’un cherche l’information, il la trouve. Voilà. C’était terminé.
    Mais l’humanité étant ce qu’elle est, au bout de six mois quelqu’un a demandé :
    « Oui mais si je veux apparaître avant les autres ? »
    Et à partir de là, tout est parti en vrille. Aujourd’hui, le SEO est une discipline consistant à convaincre un robot que votre article est passionnant alors qu’il s’intitule : « Les 17 meilleures raisons de découvrir les 12 raisons qui vont révolutionner votre façon de découvrir les raisons. »
    Le texte fait 4 000 mots pour répondre à une question dont la réponse tient en deux lignes.
    Vous cherchez : « Quelle est la durée de vie d’une pieuvre ? »
    Et vous tombez sur : Depuis la nuit des temps, les océans fascinent l’humanité… Les pieuvres sont des animaux extraordinaires… Voici notre guide complet… N’oubliez pas de vous inscrire à notre newsletter… Et au paragraphe 28, coincé entre deux publicités pour des matelas : « Entre un et cinq ans selon les espèces. »
    Merci. Au revoir.
    Le SEO moderne ressemble donc beaucoup à une course où tout le monde essaie d’être entendu par un robot, tandis que les êtres humains attendent dehors sous la pluie qu’on leur réponde enfin à leur question. Et le plus ironique, c’est que tout le monde prétend produire du contenu pour les lecteurs. Alors que, très visiblement, le seul lecteur qui compte est un serveur quelque part dans un centre de données. C’est un peu comme écrire des romans uniquement pour impressionner les bibliothécaires. Ça finit par se voir. ↩︎
  2. La sloptimisation, c’est l’art de ne plus écrire pour Google mais pour les IA.
    Hier, on bourrait des pages de mots-clés pour séduire un moteur de recherche.
    Aujourd’hui, on publie des centaines d’articles, de classements, de comparatifs et de faux consensus pour que les robots qui nourrissent ChatGPT, Gemini ou Claude les absorbent et les recrachent ensuite comme des vérités établies.
    En résumé : le SEO cherchait à manipuler les résultats de recherche. La sloptimisation cherche à manipuler directement les réponses. ↩︎
  3. NDA : oui je sais ! Un rôliste c’est une personne qui participe à un jeu de rôle. Et bien, un jeuderôliste, c’est pareil !!! ↩︎

Commentaires

3 réponses à « Cette saloperie de SEO, et le jour où on s’en débarrassera peut-être »

  1. Intéressant mais déprimant T_T

    1. Oui totalement déprimant… Mais voilà on peut aussi lutter a chacun son niveau contre le truc.
      J’ai l’impression que si chacun s’y met a inventer autre chose, ça pourrait peut-être faire évoluer un peu.

  2. J’ai le même dilemme.
    Je pense qu’il n’y a que deux façons de le résoudre.
    Soit on renonce à notre âme, et on sera alors un peu plus lus (mais tant que ça, vous êtes sûrs ? Pas moi, en vrai).
    Soit on assume ne toucher qu’une minorité, et on se démène quand même pour étendre notre influence « dans la vraie vie ».
    Il y a d’autres moyens de ChatGPT ou même Google pour trouver un endroit comme celui-ci. Ils ne sont plus (s’ils l’ont jamais été) « grand public », mais ils existent.
    J’aime beaucoup que votre démarche aille jusqu’à ce site « secret ».
    Pour tout vous dire, je réfléchis depuis quelques temps à mettre une partie du mien derrière des liens cachés au milieu d’une « image map » apparaîssant comme une banale reproduction d’un tableau du XVIIIe siècle, par exemple.
    Est-ce parce que j’ai trop joué à Nephilim ? J’ai la conviction que le concept d’initiation, genre Initié aux Mystères d’Eleusis, est un bon concept.
    Nous trouve qui veut vraiment.
    Parce qu’il ne faut pas se voiler la face : nous ne serons jamais mainstream.
    D’ailleurs, le voudrions-nous vraiment ?

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