Pour me faire pardonner l’article sur Demikhov, passons à quelque chose de plus léger, piochons dans les comédies musicales ! Y’a des scènes de cinéma qui vous rentrent dedans et qui n’en ressortent plus. Celle-là, je viens de la regarder pour la trentième fois cette semaine (si si c’est vrai), et j’ai toujours pas fini d’en faire le tour.

Je parle du numéro du Pompeii Club dans Sweet Charity, le film de Bob Fosse sorti en 1969. Sept minutes de « Rich Man’s Frug« , trois figures de ballet enchaînées (The Aloof, The Heavyweight, The Big Finish), et Suzanne Charny en meneuse de revue au centre du chaos.

Le film adapte la comédie musicale de 1966, elle-même adaptée des Nuits de Cabiria de Fellini, alors question filiation on est déjà dans un sacré jeu de miroirs. Mais la séquence du club, elle, s’en détache complètement. Ça devient un objet à part.
Parce que voilà, y’a un truc absolument dingue dans cette chorégraphie. Un côté cartoon assumé, des poses figées façon Panthère Rose, des angles de caméra qui cassent le rythme juste pour le plaisir de casser le rythme. Et cette esthétique freak, kitsch, sixties poussée à son maximum, ça sent furieusement le vivier dans lequel Austin Powers est venu se servir trente ans plus tard. Le père Fosse balance des trucs visuels tellement audacieux qu’on dirait qu’il s’amuse à épuiser toutes les idées possibles en un seul numéro plutôt que de les étaler sur tout un film.
Petit aparté sur le casting, parce que ça mérite d’être noté : Suzanne Charny, qui menait déjà cette scène à Broadway, la reprend ici pour le film. Et dans l’ensemble de danseurs qui l’entourent, y’a Ben Vereen qui fait ses tout premiers pas à l’écran. Toni Basil aussi, qui deviendra plus tard une chorégraphe culte à part entière. Un vivier de talents entassés dans un même plan, sans que le film s’en vante particulièrement.
Bon. Après, question jeu de rôle, j’avoue avoir tourné longtemps autour sans rien trouver de solide.
Le numéro en lui-même, tel qu’il est filmé, reste trop pur pour devenir un scénario : aucune intrigue à en tirer, aucun rebondissement que je sache récupérer. Mais le lieu, lui, a quelque chose à offrir.

Le Pompeii Club comme décor, comme option de jeu très sixties, avec cette ambiance freak et cette imagerie pop poussée à l’excès. Un club où tout devient permis dès qu’on franchit la porte, où le réel se déforme légèrement, où les habitués semblent tous jouer un rôle. Ça peut fonctionner tel quel dans une partie ancrée dans les sixties. Ou alors carrément détourné, planté dans une partie de Mega 5e version complètement décalée, presque hallucinatoire, où le club devient un lieu limite hors du temps, une poche de réalité qui obéit à ses propres lois de chorégraphie plutôt qu’à celles de la physique.

Et puis y’a les figures qu’on croise dedans. Suzanne Charny elle-même, et son personnage de meneuse de revue offre un archétype tout trouvé : celle qui dirige la salle sans jamais élever la voix, qui obtient tout par le mouvement plutôt que par la parole, et dont personne ne sait vraiment d’où elle sort ni où elle rentre le soir. Une figure de PNJ magnétique, presque insaisissable, qui peut devenir aussi bien une alliée précieuse qu’une manipulatrice discrète selon ce qu’on veut en faire à la table.
Autour d’elle, la troupe de danseurs anonymes peut fournir tout un vivier de PNJ secondaires. Des figures qui apparaissent, dansent, disparaissent, réapparaissent sous un autre costume plus tard dans la soirée. De quoi nourrir une ambiance où l’on ne sait jamais très bien qui est qui, ce qui colle parfaitement à un club dont l’identité visuelle repose déjà sur le déguisement et l’exagération.
Je le pose là, sans autre ambition immédiate. Mais l’idée reste solide : un jour, ce club-là finira sur une table de jeu.


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