Vous savez pas qui est Vladimir Demikhov ? Vous avez de la chance. Moi je ne savais pas, alors j’ai fait des recherches, et maintenant je le regrette… Vraiment. Ne faites absolument pas de recherches sur Vladimir Demikhov, ceci n’est pas une blague, si vous n’avez pas le coeur bien accroché ne cherchez pas ! Ne lisez pas la suite de cet article, sauf si vous aimez bien les trucs qui vous retournent l’estomac et la tête. Ce n’est pas une tournure de style pour vous faire lire la suite ! Ne lisez pas !
Ça a commencé sur un blog, Mundo Tentacular, un article qui recensait des savants fous bien réels ayant inspiré Frankenstein. Un nom parmi d’autres, une photo, quelques lignes assez explicites sur ce que le type avait fait. Je me suis dit que ça sentait l’exagération, le genre de récit qui grossit le trait pour faire frissonner le lecteur. J’ai voulu vérifier ce qui relevait du fait et ce qui relevait de la légende noire. J’ai été servi.
Cet article ici me pose énormément de problèmes. Mais si vous aimez le gore, les trucs bizarres, etc… allez-y. Sinon, passez votre chemin. Je n’ai mis absolument aucune photo suggérant quoi que ce soit, le texte est largement suffisant.
Le type qui a inventé le mot « transplantologie »
Vladimir Petrovitch Demikhov naît le 18 juillet 1916 dans une famille de paysans, quelque part dans la région de Volgograd. Son père meurt pendant la guerre civile russe, il a trois ans. Sa mère l’élève avec son frère et sa sœur, seule, et parvient quand même à leur offrir une éducation correcte. Rien dans ce départ ne laisse deviner ce qui va suivre.
En 1937, encore étudiant à l’université d’État de Voronej, il fabrique le premier cœur artificiel de l’histoire et l’implante dans un chien. L’animal survit deux heures. C’est déjà énorme pour l’époque, et Demikhov n’a pas vingt et un ans.
La guerre passe, il sert comme expert médico-légal dans l’Armée rouge, puis reprend ses recherches à l’université de Moscou. Entre 1946 et 1955 il enchaîne les premières mondiales comme d’autres enchaînent les cafés : première greffe cardio-pulmonaire, premier poumon transplanté, premier foie transplanté, première greffe coronarienne, premier pontage coronarien expérimental réussi. On parle d’un homme qui, tout seul, dans un laboratoire soviétique des années cinquante, pose les bases de la chirurgie de transplantation moderne. C’est lui qui invente le terme « transplantologie », dans une monographie de 1960 qui sera traduite en anglais, en allemand, en espagnol, et qui va influencer des générations de chirurgiens.

Le sud-africain Christiaan Barnard, celui qui réalisera la première greffe cardiaque humaine en 1967, visite son laboratoire à deux reprises et le désignera plus tard comme le père de la transplantation cardiaque et pulmonaire. Voilà pour le CV brillant.
Et puis il y a les chiens à deux têtes
C’est là que ça bascule1. En février 1954, Demikhov greffe la tête et le haut du corps d’un chien sur un autre chien, en connectant les vaisseaux sanguins au cœur de l’animal receveur. Les deux têtes peuvent manger et boire séparément. L’expérience la plus documentée, celle de 1959, met en scène une chienne de neuf ans nommée Shavka, dont la tête est greffée sur un chien hôte baptisé Brodyaga, « le vagabond » en russe. L’animal survit quatre jours. Demikhov affirme avoir déjà répété l’opération vingt-trois fois, avec plus ou moins de succès, l’un des sujets ayant tenu vingt-neuf jours.
Il refait l’expérience une bonne vingtaine de fois au total. Le rejet immunitaire finit toujours par avoir raison des greffons. Ça ne l’empêche pas de continuer, année après année, alors que le ministère soviétique de la Santé le juge contraire à l’éthique et lui ordonne d’arrêter. Il continue quand même, protégé par un directeur d’institut suffisamment influent pour couvrir ses arrières.
En 1959, un photographe du magazine Life vient immortaliser la scène. Un extrait filmé passe même aux Actualités françaises, présenté avec un enthousiasme assez troublant pour l’avenir de l’humanité.
Le prolongement américain, en pire

Ce que Demikhov a fait sur des chiens, l’Américain Robert J. White va le refaire sur des primates, quinze ans plus tard, en s’appuyant explicitement sur ses travaux. En 1970, White 2greffe la tête d’un singe sur le corps d’un autre singe. Les nerfs crâniens restant irrigués par le nouveau corps, l’animal peut encore entendre, sentir, mâcher, suivre des objets du regard. Le corps, lui, est paralysé du cou vers le bas puisque la moelle épinière a été sectionnée. Le rejet immunitaire tue le sujet au bout de neuf jours.
White, catholique pratiquant, conseiller du Vatican sur les questions de bioéthique, priait avant chaque opération. Il espérait un jour pratiquer l’intervention sur des humains, et avait même songé à Stephen Hawking et Christopher Reeve comme candidats potentiels. Il s’entraînait sur des cadavres, dans une morgue, en attendant que la technique progresse assez pour ça. Les militants de PETA l’ont surnommé « Dr Butcher ». Un manifestant a un jour interrompu un banquet donné en son honneur pour lui offrir une réplique ensanglantée d’une tête humaine.


Avant eux deux, il y avait déjà eu Alexis Carrel3 et Charles Claude Guthrie, en 1908, qui avaient greffé la tête d’un chien sur un second chien intact. L’animal survit quelques heures. Guthrie sera probablement écarté du prix Nobel à cause de cette expérience jugée trop sulfureuse, Carrel, lui, le recevra en 1912 pour ses travaux sur la suture vasculaire.
Ce que je ne raconterai pas
En creusant sur internet,4 on tombe assez vite sur des versions nettement plus sensationnalistes de l’histoire de Demikhov : un projet de super-soldats aux os métalliques et à la peau en caoutchouc vulcanisé, une décoration remise personnellement par Staline, des centaines de prisonniers de guerre allemands, bulgares et yougoslaves utilisés comme cobayes humaines dans les années d’après-guerre, des carnets retrouvés en 2010 qui confirmeraient tout ça.
Une piste pour vos tables
Toute cette histoire se transpose sans souci dans une campagne classique de L’Appel de Cthulhu, années vingt, avant ou après, peu importe la période choisie à la table. L’ambiance colle de toute façon parfaitement au jeu.
Deux options s’offrent au meneur de jeu, selon l’ambiance recherchée.
La première consiste à s’inspirer librement de Demikhov sans toucher à sa biographie réelle. Imaginez un laboratoire clandestin, quelque part dans un institut de médecine légale d’une grande ville soviétique des années vingt ou trente. Un jeune chercheur brillant, obsédé par l’idée de vaincre la mort en recombinant les corps, financé en sous-main par un cercle d’apparatchiks convaincus qu’on peut y voir une application militaire. Un alter ego fictif, qui fait à peu près ce que fera Demikhov vingt ans plus tard, mais dans une autre décennie et sous un autre nom. Les PJ tombent sur des correspondances chiffrées, des rapports d’autopsie qui ne collent pas, des rumeurs de chiens errants disparaissant par dizaines dans un quartier précis. Le meneur de jeu peut très bien glisser, en filigrane, l’idée que ce chercheur a mis la main sur des textes qu’il n’aurait jamais dû lire, une variante locale du Necronomicon ou d’un grimoire mineur promettant la vie éternelle par recombinaison de chair.
La seconde option colle davantage à Demikhov lui-même, et va chercher dans la partie la plus sombre de son histoire, celle que je vous ai signalée plus haut comme non vérifiée. Rien n’empêche un meneur de jeu de s’en emparer ouvertement comme matière fictionnelle, en comblant à sa manière la période la plus trouble, la guerre, puis les années d’après-guerre où circulent les rumeurs de cobayes humains. On assume alors le glissement dans l’invention pure, on construit une campagne où ces rumeurs deviennent vraies dans la fiction, avec un Département de Transplantologie qui cache derrière ses murs bien pire que ce que l’histoire officielle a jamais reconnu. Dans les deux cas, la science soviétique de l’époque, avec son mélange de rigueur matérialiste et d’ambitions démesurées, offre un terrain fertile. Le corps humain comme matériau, la médecine comme religion de substitution, l’État qui ferme les yeux tant que les résultats arrivent : tout ça se marie très bien avec l’horreur cosmique.
Demikhov, lui, a vécu jusqu’en 1998. Il est mort dans un petit appartement de la banlieue de Moscou, longtemps oublié, avant d’être honoré sur le tard. Un monument au cimetière Vagankovskoye le désigne comme « le fondateur de la transplantation d’organes vitaux ». Ce qui est vrai. Ce qui ne dit rien du reste.
- NDA : C’est à peu près à ce moment de mes recherches que j’ai commencé à comprendre pourquoi je regrettais. ↩︎
- NDA : Ce qui m’a frappé chez White, ce n’est pas seulement ce qu’il a fait, c’est qu’il n’a jamais reculé devant l’étiquette. Wikipédia le décrit dès la première ligne comme « vivisectionniste », au même titre que neurochirurgien, sans que ça semble avoir jamais posé problème à l’intéressé. Il a mené ses expérimentations sur primates pendant des décennies, sous le feu constant des critiques, sans jamais infléchir sa position sur la nécessité de ce genre de recherche pour faire avancer la médecine. On peut saluer la rigueur scientifique et trouver ça glaçant en même temps, les deux ne s’excluent pas. ↩︎
- NDA : Carrel mérite plus qu’une ligne de passage. C’est un pionnier réel de la chirurgie vasculaire, mais c’est aussi un eugéniste raciste assumé, membre dans les années trente du parti fasciste puis collaborationniste de Jacques Doriot. Son essai de 1935, L’Homme, cet inconnu, prône ouvertement la sélection des « bonnes souches » et propose de gazer dans des « établissements euthanasiques » les criminels et les personnes jugées inaptes. En 1941, le régime de Vichy lui confie la direction de la Fondation française pour l’étude des problèmes humains, un organisme de recherche sur la pureté raciale, où il travaille notamment sur le « recensement des souches saines de France ». Le personnage de Carrel n’est pas un simple précurseur excentrique de la chirurgie de transplantation, c’est un homme dont les idées ont directement nourri l’idéologie du régime qu’il a servi. ↩︎
- NDA : ces éléments circulent sur plusieurs sites et blogs, mais aucune source sérieuse ne les corrobore avec un niveau de preuve suffisant. Même les articles qui les rapportent précisent que l’authenticité des documents en question reste mise en doute. Je préfère vous le dire clairement plutôt que de vous laisser croire que j’ai vérifié quoi que ce soit là-dessus. Ce qui est solidement documenté est déjà suffisamment dérangeant. ↩︎


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