Faut que je l’avoue tout de suite : j’ai un apriori négatif sur L’Odyssée de Nolan. Et ça m’embête un peu, parce que d’habitude je préfère attendre d’avoir vu un truc avant de m’en faire une opinion tranchée. Là, pas vu, juste une critique lue en diagonale, et pourtant l’avis est déjà à peu près fait dans ma tête. Je vais quand même essayer de comprendre pourquoi, parce que ce genre d’apriori mérite d’être disséqué plutôt que juste assumé sans y regarder de plus près.
D’abord, la base, celle qui n’a rien à voir avec Homère ni avec Nolan : j’ai un mal fou avec le cinéma récent en général, et encore plus avec du gros blockbuster.
J’en vois de moins en moins, voire quasiment plus. Je préfère largement une série un peu débile qui n’essaie pas de se faire passer pour autre chose, ou un truc signé The Asylum, sans prétention, qui sait très bien ce qu’il est et l’assume jusqu’au bout. Ce genre d’objet me détend, quand un blockbuster de trois heures avec distribution hollywoodienne au complet me demande un effort que j’ai de moins en moins envie de fournir.
Donc, quel que soit le film posé devant moi cet été, j’arrivais déjà avec une réticence de base, indépendante de Nolan ou d’Homère.

Ensuite il y a Nolan lui-même. J’ai pas vu grand-chose de sa filmographie, en fait. Ce que j’ai vu, je l’ai aimé, et sincèrement : Memento, et Le Prestige. Les Batman, je les ai vus un peu par obligation sociale, plus que par envie personnelle, le genre de film qu’on regarde parce que tout le monde en parle autour de soi.
Le reste, j’ai zappé, pas eu envie, jamais trouvé le déclic. Donc y’avait déjà assez peu de chances que je me précipite sur son Odyssée, apriori mythologique ou pas.

Mais le vrai nœud, il est ailleurs. Le vrai nœud, c’est mon rapport à l’Iliade et à l’Odyssée elles-mêmes. J’ai un attachement assez fort à l’image mentale que je m’en suis construite au fil du temps, entre les mythes d’origine et certaines relectures que j’ai vraiment appréciées, comme celle de David Gemmell sur la guerre de Troie, où les dieux restent surtout des légendes qui grossissent autour de figures humaines plutôt que des puissances qui interviennent frontalement dans l’intrigue. Et côté écran, ma référence reste la série L’Odyssée de 1968, visible sur Madelen, la chaîne de l’INA.

Une adaptation fidèle au texte, tournée en grande partie en décors naturels sur la côte de l’ex-Yougoslavie, ce qui n’était pas rien pour une coproduction télé de la fin des années soixante. C’est ce genre d’objet qui a nourri mon image mentale du poème, et forcément, toute nouvelle adaptation vient se cogner contre ce souvenir-là avant même d’avoir eu la moindre chance de se défendre par elle-même.
Et c’est précisément là que ça me saoule un peu, en fait. Pas l’idée d’adapter, ça je comprends très bien, un texte antique de plusieurs milliers de vers ne se filme pas tel quel en trois heures, faut faire des choix. Ce qui me gonfle, c’est cette manie assez répandue de faire dire à un vieux texte un truc qu’il ne dit pas forcément, plutôt que de regarder d’un peu plus près ce qu’il dit déjà, souvent très clairement, et de le rendre lisible pour un public d’aujourd’hui. Des fois ça marche, hein, je dis pas le contraire, y’a des relectures qui apportent vraiment un truc. Mais souvent, ça ressemble plus à un vernis contemporain plaqué par-dessus qu’à une vraie lecture du texte, une manière de se rassurer en donnant au public un miroir plutôt qu’une fenêtre.
Tiens, un exemple précis de ce vernis, sur lequel j’aimerais revenir en détail dans un autre article parce que le sujet mérite mieux qu’une parenthèse ici : cette manie qu’ont pas mal de films mythologiques récents, Le Choc des Titans, Percy Jackson et compagnie, de faire dire à leurs héros qu’ils se méfient des dieux, ou qu’ils ne veulent plus en entendre parler. Chez Homère, ce n’est pas vraiment un truc qui existe sous cette forme. Les héros craignent les dieux, les prient, leur sacrifient, négocient avec eux en permanence. La défiance ouverte, c’est plutôt de l’hubris, et l’hubris se paye cher dans le texte, elle n’est jamais présentée comme une posture admirable ou sympathique, plutôt comme une faute qui appelle sa punition. Bref, sujet à creuser plus tard avec les exemples qui vont bien, je le note juste au passage pour l’instant.

Ce qui est marrant, c’est qu’en voulant vérifier deux ou trois détails avant d’écrire ce texte, histoire de pas raconter n’importe quoi, je suis tombé sur des sources qui se contredisent allègrement entre elles, jusque sur des points aussi basiques que la présence ou l’absence des dieux à l’écran. Et plutôt que de me lancer à démêler tout ça à partir d’articles que je n’ai aucun moyen de vérifier par moi-même, je préfère m’arrêter là. Je n’ai pas vu ce film.
Côté casting, en revanche, j’ai un avis, mais un avis qui ne dépend pas du film lui-même : Matt Damon, Tom Holland et Zendaya en tête d’affiche, aucun des trois ne me fait particulièrement vibrer de base, charisme pas franchement au rendez-vous pour moi, indépendamment de ce qu’ils font ou non dans cette adaptation précise. C’est un avis de spectateur sur des acteurs, pas une critique de leur jeu dans un film que je n’ai pas vu.
Alors voilà où j’en suis, et ça reste finalement assez simple une fois qu’on enlève tout ce que j’ai failli ajouter en creusant des critiques et des fiches en ligne. Un apriori de base cumulé : lassitude envers le blockbuster contemporain, filmographie de Nolan peu explorée et pas franchement convaincante pour moi sur ce que j’en ai vu, un attachement fort à d’autres versions du mythe qui ont déjà pris toute la place dans mon imaginaire depuis longtemps, et un casting qui ne m’attire pas spontanément. Rien de tout ça n’est une critique du film, c’est juste que j’ai pas envie d’aller vérifier plus loin.
Ça ne veut pas dire que le film est mauvais, ni que je ne le verrai jamais. Ça veut juste dire que pour l’instant, il reste tout en bas de ma pile, et que rien de ce que j’ai croisé en préparant ce texte n’a suffi à l’y faire remonter. Une chose est sûre : dans le cas où je monterais un jeu de rôle sur le sujet, je creuserais certainement plus du côté de David Gemmell que du côté de Nolan.



Laisser un commentaire