Ganesh au Sri Lanka

Voilà le genre d’images qui te collent à la rétine longtemps après que t’as fermé le livre. Les gravures de Picart sur les dieux de Ceylan, c’est exactement ça.


On est en 1723. Bernard Picart sort les premiers tomes de ses Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples du monde. Un projet de dingue pour l’époque : montrer aux Européens à quoi ressemblent les croyances du monde entier. Sauf que personne (ou presque) voyage, la photo existe pas encore, et les graveurs bossent à partir de récits de seconde main, de croquis approximatifs, de ouï-dire. Du coup les fenêtres qu’ils ouvrent sur ces mondes lointains, elles déforment autant qu’elles montrent.

Les deux planches sur Ceylan (le Sri Lanka actuel) sont un cas d’école.

Ganesh en mode faune gréco-romain

La légende dit : « La DIVINITÉ qui selon les CHINGULAIS, donne la Sagesse, la Santé & les biens. » Pas de doute, c’est Ganesh. Le texte est même pas faux : sagesse, prospérité, protecteur des commencements, celui qui dégage les obstacles, tout ça colle bien à la divinité hindoue.

Mais l’image, elle, part en vrille. La tête d’éléphant est là, ok. Le corps par contre, c’est plus Ganesh du tout. Picart lui colle des jambes velues et des sabots, un genre de créature hybride qui ressemble beaucoup plus à un satyre antique qu’à la silhouette ronde et bienveillante qu’on connaît dans l’iconographie indienne traditionnelle.

C’est exactement le réflexe qu’on retrouve dans plein de bestiaires et de figures composites à travers les siècles : face à un truc qu’on comprend pas, on pioche dans son propre vocabulaire visuel. L’inconnu devient familier, mais au prix d’une trahison complète de sa nature d’origine.

Même le serpent autour de la taille de la divinité change de sens en traversant les océans. Dans la tradition indienne, c’est chargé de symbolique religieuse précise. Dans l’imaginaire européen du XVIIIe, ça évoque plutôt le démon ou la tentation biblique. Le glissement est total.

Autour de la statue, les fidèles sont figés dans des poses de supplication hyper théâtrales, drapés et tout, on dirait une scène de peinture historique européenne plutôt qu’un rituel sri-lankais. Picart cherche pas juste à documenter, il cherche à produire une image spectaculaire que son public va comprendre direct.

Le dieu tutélaire qui devient empereur romain

Deuxième gravure, approche complètement différente. Le titre : « Le DIEU TUTELAIRE de l’Île de CEYLAN. » Difficile à identifier précisément, les historiens penchent souvent pour Kataragama Deviyo ou Saman Deviyo, deux grandes figures protectrices du royaume de Kandy.

Là, pas de créature étrange. Le dieu prend les traits d’un souverain romain. Toge, posture noble et équilibrée, visage aux canons esthétiques européens, barbe soignée à la Jupiter. L’altérité religieuse est pas exotisée cette fois, elle est carrément absorbée dans le modèle classique occidental.

Même le temple y passe : colonnes massives, organisation de l’espace, tout évoque un décor antique européen plutôt qu’un sanctuaire sri-lankais.

Et pourtant y’a des trucs qui montrent une vraie tentative de compréhension. Les fidèles apportent des offrandes, les plateaux de nourriture correspondent à des pratiques réelles. Les serpents sculptés sur l’autel renvoient au rôle des Nagas dans les traditions d’Asie du Sud. L’info est pas fausse, elle est juste habillée dans une esthétique totalement étrangère à son sujet.

Ce que ça raconte vraiment

Ces deux gravures, c’est un concentré de l’attitude européenne face aux religions du monde au XVIIIe. D’un côté un vrai effort d’observation et de diffusion du savoir. De l’autre une incapacité quasi totale à sortir des cadres occidentaux pour penser l’altérité.

Ganesh devient un faune à tête d’éléphant. Le dieu protecteur de Ceylan devient un empereur romain. Les temples ressemblent à des décors classiques, les cérémonies à des scènes de théâtre.

Au final ces images racontent moins le Sri Lanka du XVIIIe siècle que l’Europe qui les a fabriquées. Et la manière dont elle a, sans même s’en rendre compte, refaçonné des dieux étrangers à sa propre image.



Commentaires

Une réponse à « Ganesh au Sri Lanka »

  1. J’adore !!! Vous êtes de grands malades quand même, lol

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