The Wicker Man, de Robin Hardy, un film à découvrir ou redécouvrir mais avec une optique « JdR » : un mannequin d’osier qui flambe au sommet d’une falaise écossaise, un policier enfermé dedans, et tout un village qui chante autour. Sorti en 1973, amputé d’une partie de ses scènes, mal distribué, le film a quand même fini par devenir une des pierres de fondation de ce qu’on appelle aujourd’hui le folk horror.
Pour un MJ, c’est un modèle presque idéal. Pas à cause du bûcher, mais à cause de ce que le film refuse obstinément de faire : désigner un camp qui aurait raison. C’est de là que je pars pour proposer quelques pistes de scénario.
Attention, je vais parler de la fin.

Ce que raconte le film
Le sergent Neil Howie débarque en hydravion sur Summerisle, une île isolée des Hébrides, pour enquêter sur la disparition d’une fillette, Rowan Morrison, signalée par une lettre anonyme.
Howie est un chrétien fervent. Il découvre une communauté qui a tourné le dos à l’Église et célèbre les anciens dieux celtes : accouplements dans les champs, mât de mai expliqué aux enfants comme symbole phallique, crapaud dans la bouche d’un enfant pour soigner un mal de gorge. Et tout le monde lui assure que Rowan n’a jamais existé.

Il finit par comprendre que la dernière récolte a été désastreuse, et se persuade que Rowan va être sacrifiée pour la suivante. Il la sauve, enfin il croit la sauver. En réalité, c’était lui, la victime désignée depuis le début. Lord Summerisle, joué par Christopher Lee, lui explique qu’il remplit les quatre conditions exigées par les dieux : il est venu de son plein gré, il porte le pouvoir d’un roi puisqu’il représente la loi, il est vierge, et il s’est laissé berner comme un imbécile.
Premier conseil : ne donnez raison à personne
C’est le point qui rend le film si précieux pour le jeu. Dans une rétrospective publiée en 2023, une journaliste résume bien le malaise : les païens de l’île ne sont pas des satanistes maléfiques, mais ce ne sont pas des héros non plus. Et le policier chrétien pas davantage, puisque c’est son propre fondamentalisme qui le conduit tout droit dans le ventre de l’homme d’osier.
Regardez les deux camps de près. Howie est raide, méprisant, incapable de voir dans ce qu’il découvre autre chose qu’une abomination. Il est aussi le seul à dire une chose probablement vraie : les arbres fruitiers de l’île ne sont pas faits pour ce climat, et l’été prochain, quand la récolte échouera de nouveau, c’est Lord Summerisle qu’on brûlera.
En face, Summerisle est cultivé, courtois, presque sympathique. Mais le culte qu’il préside est né d’un calcul. En 1868, son grand-père, agronome victorien, a mis au point des variétés fruitières adaptées à l’Écosse et a encouragé chez les insulaires l’idée qu’un retour aux anciens dieux protégerait ces cultures et apporterait la prospérité. Les récoltes ont été bonnes, les pasteurs sont partis, et trois générations plus tard la croyance semble parfaitement sincère, y compris chez le Lord lui-même.

Anthony Shaffer, le scénariste, et Robin Hardy avaient d’ailleurs voulu présenter les éléments païens de façon objective, avec une vraie documentation derrière (Le Rameau d’or de James Frazer leur a beaucoup servi). Le film ne caricature pas les insulaires, et il épargne pas Howie non plus.

À la table de jeu, ça veut dire deux choses. D’abord, la communauté doit tenir debout : sa croyance a une histoire, une raison d’être, des bénéfices concrets pour celles et ceux qui la pratiquent. Ensuite, les PJ doivent arriver avec des valeurs respectables, mais qui les rendent aveugles : un sens du devoir, une foi, une certitude scientifique, un mépris de classe pour « les gens d’ici ». Le but, c’est pas que les joueurs repartent soulagés d’avoir vaincu le culte. C’est qu’iels continuent à se disputer sur le trottoir pour savoir qui avait raison.
Deuxième conseil : une communauté qui vit sans les PJ
Summerisle fonctionne parce que chacun y a sa place : l’aubergiste, sa fille Willow, l’institutrice, la bibliothécaire, le vieux jardinier qui fait aussi fossoyeur. Ce sont pas des figurants qui attendent le passage du héros, ce sont des gens qui ont une fête à préparer et qui trouvent ce visiteur franchement pénible.

Écrivez le calendrier de votre village avant d’écrire l’intrigue. Le film tient sur trois jours, de l’arrivée de Howie le 29 avril jusqu’au 1er mai. Notez ce qui se passe chaque jour, que les PJ soient là ou non : les répétitions, les préparatifs, les visites, les petits rites du quotidien. Ce compte à rebours donne au MJ une structure solide, et aux joueurs le sentiment désagréable que quelque chose avance sans eux.

Troisième conseil : faire de l’enquête le piège
Le coup de génie du scénario, c’est que les caractéristiques morales de Howie sont exactement ce qui le condamne. Son obstination, son autorité de policier, sa droiture morale : tout ça le désigne. Rowan n’est qu’un appât, et la lettre anonyme une invitation.
En jeu, la transposition est tentante, mais elle a un défaut évident : si tout est écrit d’avance, les joueurs auront l’impression d’avoir été menés par le bout du nez, et iels auront raison. Un film peut se le permettre, une partie beaucoup moins.
La solution, c’est de faire de la condition « venu de son plein gré » une vraie mécanique de scénario. Laissez des sorties réelles, mais coûteuses : abandonner l’enquête, laisser la fillette à son sort, reprendre le bateau tant qu’il y en a un. Si les PJ restent, c’est leur choix, et c’est précisément ce choix que la communauté attendait.
Les insulaires, eux, s’adaptent. Ils sont nombreux, ils connaissent le terrain, et ils ont des années d’avance. Le piège tient pas à un chemin unique, il tient au fait que tout le village joue la même partie.
Quatrième conseil : le malaise par le quotidien
Le folk horror tire en général sa peur des croyances et des actes des gens plutôt que d’un surnaturel explicite. Shaffer voulait d’ailleurs un film avec un minimum de violence et de sang, lassé des films d’horreur qui misaient tout sur les viscères.
Dans The Wicker Man, aucun dieu n’apparaît. Ce qui dérange, c’est une leçon d’école, un remède de grand-mère, une chanson.
La musique joue un rôle énorme. Paul Giovanni a composé ou arrangé la bande originale en s’appuyant sur les collectes de chants populaires de Cecil Sharp, et c’est Sumer Is Icumen In, un chant anglais du XIIIe siècle sur l’arrivée de l’été, que les villageois entonnent pendant que l’osier brûle. Préparez quelques rituels, gestes et chansons, et décrivez-les avec la tranquillité de gens qui trouvent ça parfaitement normal. Le décalage fait tout le travail.

Gardez aussi le surnaturel en suspens. Le film ne dit jamais si le sacrifice marche. Si votre divinité se manifeste et qu’elle est hostile, vous venez de donner raison aux PJ, et toute l’ambiguïté s’effondre.
Cinquième conseil : le paysage qui enferme
L’auteur britannique Adam Scovell, qui a beaucoup écrit sur le genre, retient quatre éléments clés : un paysage rural, l’isolement, un système de croyances biaisé, et une convocation.
Summerisle coche toutes les cases, y compris l’invitation, cette lettre anonyme qui fait venir Howie. Et le matin du 1er mai, l’hydravion ne fonctionne plus et sa radio est hors d’usage : plus moyen de partir ni d’appeler à l’aide.
Coupez les PJ du monde tôt, concrètement, et de façon crédible. Pas besoin d’une tempête surnaturelle : un bateau qui ne repassera que dans trois jours, une route effondrée, un téléphone qui ne répond plus, ça suffit largement.
Quel jeu, quel cadre ?
L’Appel de Cthulhu semble taillé pour ça, mais méfiance : dès qu’un culte rural devient la façade d’une entité du Mythe, les investigateurs ont raison par définition, et on retombe dans une histoire de gentils contre méchants. Si vous partez sur Cthulhu, résistez à l’envie de faire sortir quelque chose de la mer. Trauma colle naturellement à une transposition contemporaine : une île, un village de montagne, une communauté fermée d’aujourd’hui. Maléfices, avec ses campagnes françaises de la Belle Époque et son fantastique jamais tout à fait confirmé, offre un terrain très proche de cet esprit. Et bien-sûr il ne faut pas oublier Chroniques Oubliées Contemporain (v2 et son mode Horreur)…
Dernier point, pratique celui-là : prévenez votre tablée que les personnages peuvent ne pas en sortir. Un scénario en une séance avec des personnages prétirés convient bien, parce que la fin de The Wicker Man n’a de force que si elle reste vraiment possible.



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