On est né ici, à Perpignan, en 2006. Vingt ans qu’on écrit sur des univers de jeu de rôle, qu’on va chercher des figures oubliées à l’autre bout du monde ou de l’histoire, et qu’on n’avait jamais pris le temps de vous conter l’histoire de la ville sous nos fenêtres comme un terrain de jeu à part entière. C’est une erreur qu’on répare aujourd’hui.
Perpignan a une qualité qu’on retrouve rarement réunie ailleurs : une ville frontière, catalane et française à la fois, industrielle et provinciale, traversée par des dynasties d’entrepreneurs, des francs-maçons, des artistes de passage et une presse qui s’écharpe depuis 1846. Entre la Belle Époque et la Libération, il s’y passe assez de choses pour nourrir des campagnes entières. On ne va pas prétendre tout couvrir, ce serait malhonnête et surtout ce serait raté. On va plutôt ouvrir des portes, en citant nos sources à chaque fois qu’on peut, et laisser le reste à votre table de jeu.
Une ville qui se démolit pour avancer

Perpignan du XIVe au XIXe siècle, c’est une ville fortifiée jusqu’à l’os. Le Castillet, construit vers 1368 par le maître d’œuvre Guillaume Gatard pour l’Infant Jean d’Aragon, en est le symbole : forteresse devenue prison d’État sous Louis XI, complétée par la Porte Notre-Dame en 1478-1485 puis par un bastion sous Charles Quint en 1542. Vauban y ajoutera sa patte. À l’intérieur, la répartition des cellules donnait dans le glaçant : le cachot blanc en sous-sol du Grand Castillet, le cachot noir dans le Petit, une chambre « où l’on donne la question » avec ses instruments, une autre « où l’on enferme les femmes ». Le bâtiment reste prison jusqu’à la fin du XIXe siècle, malgré son classement monument historique dès 1889. Six prisonniers s’en évadent en 1892.


Puis, en 1904, tout bascule. La ville démolit la quasi-totalité de son enceinte fortifiée pour respirer et s’étendre vers la plaine du Roussillon. Le bastion du Castillet, pourtant classé, n’est pas épargné : son échauguette est dynamitée. Il ne reste que le Castillet lui-même, le palais des rois de Majorque, quelques pans de remparts à l’est. Cette ouverture brutale de la ville coïncide avec l’essor d’un patrimoine Art déco aujourd’hui mis en valeur par l’association Perpignan Art déco, qui revendique une ville « gothique et art déco ». Le tramway file place de Catalogne dans les années 1900, l’avenue de la Gare se peuple dans les années 1920. Claude Simon situera plus tard son roman Le Tramway sur la ligne qui reliait Perpignan à Canet.





Piste pour Verne & Associés 1913 : une ville qui rase ses propres fortifications en pleine expansion ferroviaire et tramwayiste, c’est un décor tout trouvé pour une intrigue d’ingénieurs, de spéculateurs fonciers et de vieilles pierres qui refusent de disparaître sans se venger un peu. Les sources mentionnent d’ailleurs des souterrains subsistant sous la ville, vestiges des fortifications de Vauban : de quoi glisser des rumeurs de passages oubliés et de trésors jamais retrouvés, sans avoir besoin de garantir que l’un ou l’autre existe vraiment.
La saga Bardou, du papier à cigarette à l’art nouveau
En 1838, un boulanger perpignanais nommé Jean Bardou bricole un petit livret de papier à cigarette. En 1849, il dépose un brevet pour le « papier JOB« , ses initiales JB d’abord séparées par une étoile, puis par un blason aux armes de Perpignan, puis par un losange devenu un « O ». Il meurt en 1852 sans testament. C’est son fils Pierre qui hérite du papier JOB et en fait un empire. Son autre fils, Joseph, doit se débrouiller seul : il crée sa propre marque, le « papier Bardou », puis, dans les années 1880, la marque « Le Nil« , inspirée par l’exportation du papier vers l’Égypte et le Moyen-Orient. Deux frères, deux entreprises rivales et cousines, une seule ville.











Le fils de Joseph, Eugène Bardou, devient une figure centrale du Perpignan de la Belle Époque : conseiller municipal en 1888, premier adjoint en 1892, maire de Perpignan de 1894 à 1896. Il fonde des sociétés de tir, d’escrime, de gymnastique, préside des expositions internationales.

Et puis il y a le drame : en 1899, des coups de feu résonnent devant l’hôtel particulier de la famille. Francine, l’épouse d’Eugène Bardou et son frère Léon sont retrouvés morts. Léon venait de tuer sa belle-sœur avant de retourner l’arme contre lui, un geste que les sources de l’époque attribuent à son état mental, lui-même atteint d’un diabète très avancé. Une tragédie familiale au cœur même d’une dynastie industrielle en pleine réussite.
Plus tard, entre 1901 et 1902, Eugène Bardou fait construire à Elne, non loin de Perpignan, le château qui deviendra la Maternité suisse d’Elne. Vendu en 1927, laissé à l’abandon, il est racheté en 1939 par Ayuda Suiza et Elisabeth Eidenbenz, qui y accueillera pendant la guerre les enfants de femmes déportées ou exilées. Une trajectoire qui va du papier à cigarette et des bals de la bonne société perpignanaise jusqu’à un lieu de sauvetage en pleine catastrophe européenne, sans qu’on ait besoin d’inventer quoi que ce soit pour la rendre romanesque.
Piste : une campagne entière pourrait suivre les secrets de la famille Bardou sur deux ou trois générations, entre rivalité fraternelle, argent, folie et rédemption tardive. De quoi nourrir aussi bien un Mega 5e Paradigme ancré dans le début du siècle qu’un scénario plus contemporain qui remonterait le fil jusqu’à cette histoire fondatrice.
Mucha, Toulouse-Lautrec et les autres : la Collection JOB

Pierre Bardou, l’héritier de JOB, transforme sa marque en mécène. Entre 1895 et la Première Guerre mondiale, il commande des affiches, calendriers et cartes postales à des artistes de premier plan : le peintre pompier Paul Jean Gervais, le moderniste catalan Ramon Casas, l’orientaliste Georges Rochegrosse, l’humoriste montmartrois Charles Léandre, Jane Atché.


Les deux pièces les plus célèbres restent La femme blonde (1897) et La femme brune (1898) d’Alfons Mucha, aujourd’hui très recherchées des collectionneurs. Henri de Toulouse-Lautrec a lui aussi travaillé pour la Collection JOB, des soldats esquissés qui ne sont jamais sortis du stade d’ébauche. Gaspar Camps y ajoute des figures espagnoles, connues seulement par de rares affiches. La collection totalise au moins trente-deux œuvres, diffusées jusque dans les années 1920.


Chez Le Nil, la maison rivale, on mise sur un autre symbole : un éléphant redessiné par Leonetto Cappiello en 1912, sous le slogan « les fumeurs avisés ne fument que Le Nil« . Deux entreprises perpignanaises, deux imageries publicitaires qui ont façonné une partie de l’esthétique Art nouveau française, financées par le papier à cigarette d’une ville de province.
Piste : des esquisses de Toulouse-Lautrec jamais publiées, ça sent le carton égaré dans une réserve de musée ou chez un collectionneur discret. Un vol, une contrefaçon, une redécouverte scandaleuse à la veille d’une vente aux enchères, il y a largement de quoi construire un scénario d’enquête, historique ou contemporain selon l’époque choisie pour la table.
Un journal, des francs-maçons et une ville qui s’écharpe

L’Indépendant des Pyrénées-Orientales naît le 1er janvier 1846, fondé par des opposants républicains et carlistes à la monarchie de Juillet, pour soutenir la candidature de François Arago, qui sera élu avec un score écrasant de 98,9 %. Le pouvoir en place interdit vite le journal, qui reparaît en 1848. Il se définit comme républicain modéré mais prend part à de violentes polémiques contre les radicaux, portées par certains de ses directeurs, dont Lazare Escarguel.


Escarguel mérite qu’on s’y arrête. Né en 1816 dans l’Aude, minotier à Perpignan, opposant à l’Empire, il devient maire de Perpignan de 1870 à 1874, puis député des Pyrénées-Orientales en 1871 en remplacement d’Étienne Arago, réélu en 1876, 1877 et 1881, sénateur de 1882 à 1891. Il siège parmi les 363 députés qui refusent leur confiance au gouvernement de Broglie en 1877. Il est membre fondateur, actionnaire et administrateur de L’Indépendant dès 1868, jusqu’à sa démission en 1884. Et il est franc-maçon, initié le 12 janvier 1866 à la loge des Amis de la Parfaite Union, à Perpignan même.
Un journal d’opposition, un réseau maçonnique, des mandats électifs qui s’enchaînent pendant plus de vingt ans : la ville politique de la Belle Époque perpignanaise ressemble à un jeu d’influences serré, où la presse, la loge et la mairie se recoupent sans jamais se confondre tout à fait.
Piste pour Nephilim ou tout jeu à réseaux occultes : une loge maçonnique perpignanaise, un journal d’opposition financé en sous-main, des élections truquées ou simplement disputées avec âpreté. On n’a pas besoin de surnaturel pour que ça devienne un scénario de manipulation politique à hauteur de ville de province, mais rien n’empêche d’en ajouter une couche si la table le souhaite.
1907, quand les vignerons ont mis le feu à la préfecture
Entre 1900 et 1906, la production de vin du Languedoc grimpe de 16 à 21 millions d’hectolitres. La surproduction fait chuter les prix, divisés par deux ou par trois en quelques années, pendant que des négociants peu scrupuleux sucrent le moût et coupent le vin à l’eau pour gonfler les volumes. Petits propriétaires et ouvriers agricoles du Languedoc et du Roussillon, ce « Midi rouge » acquis aux idées socialistes, sombrent ensemble dans la misère.
Le 11 mars 1907, Marcelin Albert, cafetier et vigneron d’Argeliers dans l’Aude, conduit quatre-vingt-sept vignerons à Narbonne pour interpeller une commission d’enquête parlementaire. Le mouvement grossit dimanche après dimanche, de cinq cents personnes à Bize fin mars à des dizaines de milliers un mois plus tard. Le 9 juin, la manifestation de Montpellier rassemble une foule immense, entre 500 000 et 800 000 personnes selon les sources, du jamais-vu. Rallié par Ernest Ferroul, maire socialiste de Narbonne, Albert lance un ultimatum au gouvernement Clemenceau : le 10 juin, six cents maires de l’Aude, de l’Hérault et des Pyrénées-Orientales démissionnent en bloc, les mairies ferment, certaines sont même murées, et la grève de l’impôt commence.
Clemenceau répond par la force. Le 19 juin, la troupe est envoyée arrêter le comité d’Argeliers et Ferroul ; à Narbonne, la population résiste, attaque la sous-préfecture, les soldats tirent sur la foule. Le lendemain, 20 juin, les émeutes gagnent Perpignan : la préfecture est prise d’assaut par des vignerons et incendiée. À Narbonne, la répression continue, portant le bilan à six ou sept morts en deux jours selon les sources. Le soir même du 20 juin, environ cinq cents soldats du 17e régiment d’infanterie, cantonnés à Agde, apprennent la tuerie de Narbonne et se mutinent : ils marchent une vingtaine de kilomètres de nuit jusqu’à Béziers, où la population les accueille en libérateurs et où ils fraternisent, crosse en l’air, sur les allées Paul-Riquet. La mutinerie inspirera à Montéhus la chanson Gloire au 17e, qui deviendra un hymne antimilitariste. Contre la légende qui a couru sur eux, les mutins échapperont aux sanctions pénales, simplement transférés via Gap et Villefranche-sur-Mer jusqu’à Gafsa, en Tunisie.
Le 23 juin, reçu par Clemenceau, Marcelin Albert accepte de rentrer dans le Midi calmer la révolte. Le président du Conseil le décrédibilise en lui prêtant, devant la presse, un billet de cent francs pour son train retour, laissant entendre que le meneur avait craqué. Les 29 juin et 15 juillet, deux lois encadrant pour un siècle la production et le marché du vin sont votées (déclaration des récoltes, lutte contre le sucrage et la fraude). Le 22 septembre, la Confédération générale des vignerons est fondée à Narbonne sous la présidence de Ferroul.
Piste : la préfecture de Perpignan brûle le 20 juin 1907, une administration débordée, des dossiers qui partent en fumée au milieu de l’émeute. De quoi devenir le prétexte parfait pour faire disparaître une preuve gênante, ou pour qu’un personnage cherche discrètement à en récupérer une avant l’incendie. Et Gloire au 17e peut très bien se retrouver fredonnée par une table de jeu qui traînerait dans les rues de Perpignan ce soir-là.
Sant Vicens, ou les artistes de passage
Vers la fin des années 1930 naît, à Perpignan, l’atelier de céramique de Sant Vicens, qui devient rapidement un lieu de passage pour des artistes qu’on n’attendrait pas forcément en Roussillon : Aristide Maillol, Gustave Violet, Raoul Dufy, Miquel Paredes, Pablo Picasso, Salvador Dalí, Jean Lurçat. Un atelier d’artisanat qui attire, à quelques kilomètres de la frontière espagnole, une partie de l’avant-garde européenne à la veille de la guerre.
Piste : un atelier d’artistes, une frontière proche, une époque où l’Espagne de Franco pousse déjà des exilés vers la France. Sans avoir besoin d’inventer quoi que ce soit sur les personnes réelles qui y sont passées, on peut très bien y greffer des personnages fictifs, faussaires, passeurs, collectionneurs peu scrupuleux, qui gravitent autour du vrai lieu sans jamais s’y confondre.
1940-1944 : occupation, Résistance et une libération plus trouble qu’il n’y paraît

Perpignan compte 72 207 habitants en 1936. Ville frontalière avec l’Espagne et l’Andorre, dotée d’un littoral que l’occupant intègre à son mur de la Méditerranée, elle intéresse particulièrement la Wehrmacht : des unités de la 716e division, éprouvées par les combats de Normandie, y stationnent, des détachements douaniers militarisés (Zollgrenzschutz) contrôlent la frontière pyrénéenne, environ 1 500 hommes de la Kriegsmarine tiennent le point fort de Port-Vendres. La position frontalière fait aussi de la ville une plaque tournante des passages clandestins vers l’Espagne.
La Résistance locale s’organise en réseaux qui ne s’entendent pas toujours entre eux : l’Armée secrète (AS), les Francs-tireurs et partisans (FTPF, proches du parti communiste), l’Agrupación de Guerrilleros Españoles (AGE, des républicains espagnols exilés) et le Front national. Fin 1943, Camille Fourquet, instituteur et ancien téléphoniste de la guerre de 1914-1918, recruté par Gilbert Brutus, prend la tête départementale des Mouvements unis de la Résistance. Il doit composer avec une rivalité tenace face aux socialistes de Louis Noguères, rivalité qui débouchera après la guerre sur un procès en diffamation que Noguères remportera. En 1944, Fourquet échappe de justesse à une rafle, fuit dans l’Aveyron ; les Allemands déportent son fils en représailles.

Gilbert Brutus mérite qu’on s’y arrête. Grande figure du rugby catalan (trois fois champion de France, arbitre de finales, sélectionneur national), conseiller municipal, franc-maçon initié en 1925 à la loge Saint-Jean des Arts, il entre en résistance dès septembre 1940, organise des filières d’évasion vers l’Espagne et du renseignement. Arrêté une première fois début 1942, relâché, arrêté une deuxième fois en 1943, relâché encore, il est arrêté une troisième fois le 1er mars 1944 et meurt sous la torture, dans une geôle de l’ancienne citadelle, le 7 mars, peut-être par suicide. La ville donnera son nom à un stade dès 1944.
D’autres trajectoires disent la variété des situations. Charles Blanc, hôtelier et guide de montagne savoyard, convoie des aviateurs alliés abattus jusqu’à Perpignan pour les faire passer en Espagne ; arrêté le 25 février 1944 avec sa femme Laurence alors qu’il guidait quinze soldats américains, il est torturé à Perpignan puis fusillé à Lyon, elle est déportée et survit à Mauthausen. René Horte, instituteur du Canigou, dirige un maquis indépendant depuis Valmanya après que sa femme et son fils ont été capturés ; condamné à mort par contumace pour ses attaques contre des douaniers et des soldats allemands, il devient capitaine FFI à la Libération. Le couple Krüger, pédagogues allemands antinazis réfugiés à Mosset depuis 1933, transforme leur mas de la Coûme en auberge de jeunesse puis en refuge pour des enfants de réfugiés espagnols dès 1939, puis pour des juifs étrangers à partir de 1940 ; Pitt Krüger est arrêté par la Milice le 1er juillet 1944, déporté, incorporé de force dans la Wehrmacht, fait prisonnier par l’Armée rouge, il ne rentrera qu’en août 1948.

L’épisode le plus sombre reste l’attaque du maquis Henri-Barbusse à Valmanya, début août 1944 : les Allemands, aidés par la Milice et par les renseignements d’un informateur, Nessim Eskenazi, détruisent le village et tuent Julien Panchot, ancien des Brigades internationales devenu adjoint politique du maquis, torturé puis fusillé assis contre un mur. Eskenazi lui-même est une figure vertigineuse : juif turc naturalisé français puis déchu de sa nationalité par les lois raciales de Vichy, il se fait engager comme traducteur par la douane allemande, sans doute pour échapper à l’arrestation, et devient un agent actif contre la Résistance. Le 19 août 1944, au moment du départ des Allemands, il tente de retourner sa veste, cherche en vain le nouveau commissaire de police pour lui livrer les derniers ordres allemands, est arrêté, jugé le 17 octobre et fusillé le 23 novembre par un peloton d’anciens résistants volontaires. Il meurt en criant « Vive la France ! ».

Piste : Eskenazi est de ces figures qu’on ne peut pas réduire à un camp. Un homme rendu apatride par les lois qu’il a fini par servir, exécuté par ceux qu’il avait trahis, ça n’a pas besoin d’être enjolivé pour devenir un scénario. Pour une table qui aime les zones grises, greffer un personnage fictif dans son entourage, complice, victime ou témoin, ouvre un vrai dilemme moral sans avoir à toucher aux faits.
La libération de la ville, les 19 et 20 août 1944, est nettement moins nette que ce qu’en retiennent certaines commémorations. Les Allemands, sur ordre de repli vers la vallée du Rhône après le débarquement de Provence, négocient leur départ avec Camille Fourquet dans la nuit du 18 au 19 août. Mais la reddition pacifique envisagée échoue : des combats éclatent en plusieurs points de la ville (autour de la Milice et de la poste, au pont Magenta, au pont Joffre), opposant policiers, résistants de l’AS et FTPF aux troupes allemandes en repli. Vingt résistants et civils perdent la vie, dont trois dans une tragique méprise au Haut-Vernet : des jeunes résistants en camion, pris pour des Allemands, sont abattus par leurs propres camarades, parmi eux Roger Julia, facteur de dix-sept ans. Vingt-deux Allemands meurent, sans être jamais inscrits à l’état civil de la ville. Un historien du Maitron souligne d’ailleurs qu’il est « faux d’affirmer » que les FFI auraient « chassé les Allemands » seuls : le gros des troupes allemandes s’échappe vers Narbonne, la Résistance locale n’a fait que retarder et harceler leur départ. Deux versions s’opposent d’ailleurs sur la libération elle-même : certaines synthèses générales l’attribuent à la 1re division française libre, quand le compte-rendu le plus détaillé qu’on ait pu croiser ne mentionne aucune unité régulière, seulement des FFI, des policiers et des maquisards locaux. On laisse la question ouverte, faute de trancher entre les deux versions.
Piste pour Achtung!Cthulhu ou pour un Trauma au ton plus réaliste : une négociation de reddition qui tourne mal, des combats confus rue par rue, un tir ami qui tue trois jeunes résistants au petit matin. On a là, sans rien inventer, la matière d’une nuit de jeu entière, chaotique et tendue, où les personnages ne savent jamais vraiment qui tient quelle rue.
La presse locale porte cette complexité jusqu’au bout. L’Indépendant, qu’on a vu naître opposant en 1846, continue de paraître sous Vichy puis sous l’occupation allemande, ce qui suffit à le faire interdire pour collaboration à la Libération, le 19 août 1944, comme son concurrent royaliste Le Roussillon, porté depuis des décennies par André Despéramons, rédacteur en chef dès 1883 et figure de l’Action française perpignanaise, arrêté à quatre-vingt-trois ans puis relâché en 1945. Le paradoxe, c’est que le directeur de L’Indépendant lui-même, Georges Brousse, avait été arrêté le 4 mars 1944 : il meurt en déportation, à Auschwitz puis dans un autre camp, le 15 avril 1945. Un journal jugé collaborationniste comme institution, dirigé par un homme mort en déportation : la ligne entre collaboration et résistance n’est, à l’échelle d’un seul titre de presse, pas si nette. L’Indépendant reparaîtra sous son nom d’origine seulement en 1950, après un non-lieu judiciaire.

Le romancier André Héléna, dans Les clients du Central Hôtel, situe justement son intrigue à Perpignan en 1944, au moment où les Alliés ont débarqué en Normandie et en Provence, où les Allemands tiennent encore la ville mais se préparent déjà à partir. Une ambiance de fin de règne, de tension et d’incertitude, parfaitement documentée par la fiction elle-même.
Une fenêtre murée qui garde son secret
On termine avec une énigme qu’on trouve difficile à ne pas mentionner. En 1948, le bibliothécaire municipal du Castillet, Louis Xaragai, remarque une fenêtre murée dans le Petit Castillet. Une fois dégagée, elle révèle un réduit de trois mètres sur quatre-vingts centimètres, fermé par une porte doublée de fer. À l’intérieur, le squelette d’un enfant, habillé, des chaussures de cuir aux pieds, entouré d’ossements d’animaux, d’une assiette qu’on croit d’époque Louis XVI et d’une demi-cruche. L’hypothèse la plus folle a évoqué Louis XVII, le Dauphin disparu. Une étude a finalement montré que l’enfant n’avait été enfermé dans cette geôle qu’à la toute fin du XIXe siècle. Son identité reste inconnue.
Piste : une énigme réelle et non résolue, en plein cœur d’un monument qu’on peut visiter aujourd’hui. On n’a pas besoin d’inventer de surnaturel pour que ce soit glaçant, mais rien n’empêche une table d’aller y chercher davantage si elle joue du côté de L’Appel de Cthulhu ou de tout autre système où l’enquête historique flirte avec l’inexplicable.
Il resterait encore beaucoup à ouvrir : le grenat de Perpignan et son artisanat, la Semaine sainte et sa procession de la Sanch, les autres journaux et radios qui ont accompagné la ville pendant tout le XXe siècle, les poupées Bella dont l’atelier perpignanais est fondé en 1946. On laisse ces portes entrouvertes pour une prochaine fois.


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