Le cadavre qui bougeait encore : Aldini, Galvani et la vraie science qui a inspiré Frankenstein

L’Histoire est emplie de personnages qu’on croirait parfois totalement inventés tellement ce qu’il ont fait semble ahurissant. Giovanni Aldini en fait clairement partie. Pas besoin d’inventer un savant fou pour sortir une ambiance façon L’Appel de Cthulhu, y’a qu’à ouvrir un livre d’histoire des sciences du tournant du XIXe siècle. Ce qui s’y trouve dépasse largement ce qu’on oserait mettre dans un scénario sans se faire accuser d’exagérer.

Une grenouille, un scalpel, une coïncidence

Tout commence à Bologne, à la fin des années 1770, dans le laboratoire de Luigi Galvani, professeur d’anatomie et d’obstétrique. Galvani travaille sur des grenouilles préparées, c’est à dire réduites à leurs pattes arrière reliées à leurs nerfs cruraux. En 1781, un de ses assistants touche par hasard le nerf d’une grenouille avec un scalpel au moment précis où une étincelle jaillit d’une machine électrostatique posée à distance. La cuisse se contracte violemment. Galvani, intrigué, cherche à reproduire le phénomène. Il installe des grenouilles sur sa terrasse un jour d’orage et observe que chaque éclair provoque des contractions musculaires. Puis vient l’observation qui change tout : même sans orage, même sans machine, les pattes se contractent quand le crochet de cuivre fixé à la moelle épinière touche les barreaux de fer d’un balcon.

Après une dizaine d’années d’expérimentation méthodique, Galvani publie en 1791 son De viribus electricitatis in motu musculari commentarius. Sa conclusion : il existe une « électricité animale », un fluide sécrété par le cerveau et véhiculé par les nerfs, qui anime les muscles vivants. Autrement dit, la vie elle-même serait de nature électrique.

La guerre des électriciens

Alessandro Volta, physicien réputé à Pavie, répète les expériences de Galvani et s’enthousiasme d’abord. Puis il change d’avis. Pour lui, ce ne sont pas les tissus organiques qui produisent l’électricité, mais le contact entre deux métaux différents. Les grenouilles ne feraient qu’office de détecteur, pas de source. Cette divergence déclenche une controverse scientifique qui traverse l’Europe pendant des années, opposant galvanistes et voltaïstes. C’est en cherchant à amplifier l’effet qu’il attribue au contact métallique que Volta empile des rondelles de zinc, d’argent et de carton imbibé d’eau salée. Il vient d’inventer la pile électrique, et cet objet met fin à la controverse mieux qu’aucun argument théorique n’aurait pu le faire. Ironie de l’histoire : c’est Volta qui baptise le phénomène « galvanisme », en hommage à son rival.

Galvani, réservé de tempérament et déjà affaibli par la perte de son épouse et de ses postes universitaires (il refuse en 1797 de prêter serment à la République cisalpine imposée par Bonaparte), laisse à son neveu le soin de défendre sa théorie sur la place publique. Ce neveu s’appelle Giovanni Aldini.

Aldini, ou l’art de pousser l’expérience un cran plus loin

Aldini travaille dans le laboratoire de son oncle depuis 1782 et devient professeur de physique expérimentale à Bologne en 1798, l’année de la mort de Galvani. Contrairement à son oncle, plus discret, Aldini a le sens du spectacle. Il multiplie les démonstrations publiques d’électro-stimulation, d’abord sur des animaux entiers, puis sur des cadavres humains. Il veut prouver, devant témoins, que le courant électrique peut réanimer un tissu mort, ou du moins donner cette impression saisissante.

Le 18 janvier 1803, George Forster est pendu à la prison de Newgate, à Londres, pour avoir noyé sa femme et son enfant dans le canal de Paddington. Son corps, comme le veut la sentence de l’époque (la peine incluait la dissection, pratique censée empêcher toute résurrection le jour du Jugement dernier), est remis à la science. Aldini obtient le cadavre encore chaud et procède, devant un parterre de médecins et de curieux, à l’application de son procédé galvanique.

Le résultat est décrit par le Newgate Calendar, la chronique officielle des exécutions londoniennes : au premier contact sur le visage, la mâchoire du défunt se met à trembler et un œil s’ouvre. Puis « la main droite fut levée et serrée, et les jambes et les cuisses furent mises en mouvement ». Un des assistants présents, un certain Mr Pass, huissier de la Compagnie des chirurgiens, est si secoué par la scène qu’il meurt peu après avoir quitté les lieux, à ce qu’on raconte.

Le corps est bel et bien mort, le sang ayant été drainé et la moelle épinière sectionnée après la pendaison. Mais dans la salle, plusieurs spectateurs croient assister au retour à la vie d’un pendu.

De Newgate à Genève : la naissance d’un mythe littéraire

L’expérience Forster fait grand bruit, relayée par The Times et par toute la presse scientifique londonienne. Elle nourrit un débat plus large sur la nature du vivant : et si l’électricité était le principe même de la vie, le fameux « élan vital » que certains scientifiques défendent encore en 1814 dans les cercles savants ? D’un autre côté, des voix s’élèvent pour ramener la physiologie à un simple mécanisme, sans besoin d’un fluide mystérieux.

Mary Shelley n’a que cinq ans en 1803. Mais adolescente, elle grandit dans un milieu où le galvanisme fait partie des sujets de conversation courants. Elle rédige Frankenstein en 1816 et le publie en 1818. Des années plus tard, dans une introduction écrite pour l’édition de 1831, elle revient sur la genèse du roman et évoque l’idée qu’un cadavre pourrait être réanimé, le galvanisme en ayant selon elle donné des signes. Personne ne peut affirmer avec certitude qu’Aldini est le modèle direct de Victor Frankenstein. Mais la coïncidence entre la scène de réveil de la Créature, l’œil jaune qui s’ouvre, le corps agité de mouvements convulsifs, et le récit du Newgate Calendar1 est difficile à ignorer.

Un détail mérite d’être précisé, parce qu’on mélange souvent les deux. L’image aujourd’hui la plus connue de Frankenstein, celle d’un monstre ranimé par la foudre sur une table d’opération, ne vient pas du roman de Shelley. Le texte original reste très vague sur le procédé utilisé par Victor Frankenstein pour donner vie à sa créature. C’est le film de James Whale, sorti en 1931, qui invente cette scène spectaculaire et l’impose durablement dans l’imaginaire collectif, en la rapprochant visuellement des démonstrations de galvanisme du type de celle d’Aldini.

D’autres savants ont franchi la ligne

L’affaire Forster n’est pas un cas isolé. En 1836, le chimiste amateur Andrew Crosse mène une expérience de cristallisation minérale sous courant électrique continu. Au bout de plusieurs semaines, il voit apparaître sur ses échantillons de petits insectes vivants, qu’il n’attendait pas et dont il ne s’explique pas la présence. Crosse lui-même reste prudent et n’a jamais prétendu, même en privé, les avoir créés de toutes pièces. Mais le monde scientifique de l’époque juge le lien entre vie et électricité suffisamment évident pour y voir une génération de vie par l’électricité, un blasphème qui lui vaut des menaces de mort. L’idée que la frontière entre matière inerte et matière vivante pourrait céder sous l’effet du courant électrique traverse toute la période romantique, jusque dans les cercles de la Naturphilosophie allemande.

Pistes rôlistes

Pour L’Appel de Cthulhu

Le contexte se prête naturellement à une enquête dans le Londres ou le Bologne du début du XIXe siècle, ou à une résonance moderne si la campagne se déroule aujourd’hui. Un cercle savant clandestin, héritier autoproclamé des expériences d’Aldini, pourrait poursuivre les recherches sur l’électricité animale en y mêlant, sans le savoir au départ, une influence exogène bien moins scientifique. Les investigateurs pourraient hériter d’un carnet de notes annoté, retrouver un descendant obsédé par les travaux de son ancêtre, ou tomber sur un exemplaire du Précis des expériences galvaniques d’Aldini contenant des marginalia qui n’ont rien à voir avec de la physiologie. Le procédé galvanique lui-même, spectaculaire et documenté, fonctionne très bien comme fausse piste rationnelle avant que l’horreur véritable ne se révèle ailleurs.


Résumé :

  1. NDA : j’ai relu la description du Newgate Calendar trois fois avant de me dire que non, décidément, on n’a pas besoin d’inventer quoi que ce soit pour donner le frisson. La réalité s’en charge très bien toute seule. ↩︎

Auteur-ice

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Commentaires

2 réponses à « Le cadavre qui bougeait encore : Aldini, Galvani et la vraie science qui a inspiré Frankenstein »

  1. Avatar de Anagrys

    En ouvrant l’article (très intéressant au demeurant) je n’ai pu m’empêcher de penser à une vidéo de la chaîne Astronogeek, qu’il avait publiée pour Halloween il y a quelques années (« Les morts peuvent bouger tout seuls, et c’est flippant » / titre de la vidéo en question).
    C’est vrai que définir la frontière entre la vie et la mort n’est, en fait… pas si facile (en l’état actuel de nos connaissances).

  2. Je regrette déjà les vérifications que j’ai faites pour cet article… C’est flippant au possible. En fiction, on se dit pourquoi pas … Là, il y a eu des expériences réelles sur des sujets… Des guillotinés… Bref… Je regrette d’avoir lu ça déjà…

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